Pour les enfants grandissant dans les grandes métropoles
du monde occidental, la transversalité est indispensable.
Ces enfants, aux appartenances culturelles souvent multiples,
exposés à un influx incessant d’informations
venant du monde entier, ont besoin des passerelles qui leur permettent
de discerner, d’inventer, d’accepter et d’être
acceptés.
En juin-juillet 2005, nous avons eu le privilège de mener
à bien un projet au Centre Chorégraphique National
de Rillieux-La-Pape, en collaboration avec la Compagnie Maguy
Marin et l’Ecole Elémentaire de la Velette. Ce travail,
conçu autour du thème de l’identité,
proposait des composantes arts plastiques, danse, théâtre,
instruction civique et écriture. Il présentait de
nombreux recoupements avec un projet que nous avions conduit,
selon d’autres modalités, dans plusieurs écoles
et collèges de Los Angeles. Nous étions curieux
de voir s’il y aurait des divergences fondamentales dans
la manière d’aborder le travail entre les enfants
français et américains. Bien sûr, nous avons
pu constater quelques petites différences, mais les similitudes
étaient de loin plus nombreuses: engouement pour les activités
qui intègrent la voix et le corps, acquisition et rétention
accrue de vocabulaire à travers l’action et le jeu,
plaisir à découvrir ses capacités d’expression,
besoin de développer un sens esthétique, critique
et analytique. Cette expérience des deux côtés
de l’Atlantique nous a permis de dégager des constantes
à propos de ce que l’éducation artistique
peut offrir à tous les enfants. Nous partageons ici quelques-unes
de nos observations:
- Concentration: la concentration passe par la conscience physique
et spatiale. Prendre possession de son corps, l’habiter,
le mouvoir à travers l’espace en respectant la ’bulle’
de l’autre, voici une expérience concrète
du respect attentif de soi et d’autrui. La concentration
devient une façon d’être, une habitude d’excellence
à l’école et dans la vie.
- Enthousiasme: lorsque l’investissement physique entre
en jeu, l’apprentissage du savoir devient réellement
dynamique. Il permet à l’enfant de parcourir de façon
personnelle le chemin entre sensation et abstraction. Vivre le
vocabulaire pour mieux l’écrire.
- Emotion: l’emploi, par exemple, du ton en communication
orale, permet de mieux comprendre, retenir et partager. Apprendre,
c’est sentir, sentir c’est apprendre.
- Curiosité: la question centrale du jeu théâtral
- ‘Et si...?’ - est le moteur de la création
artistique ET de la recherche scientifique. Les activités
transversales mettent en évidence le côté
ludique du développement intellectuel et les liens créatifs
entre toutes les matières. Encourager et explorer le ‘Et
si...?’ dans toutes les disciplines et entre toutes les
disciplines.
- Culture: le développement esthétique va de pair
avec le développement du language. Il est crucial d’éveiller
la capacité à faire des connections historiques,
personnelles ou entre disciplines, à aller au-delà
du ‘j’aime ou je n’aime pas’. Apprendre
aux enfants à se donner les moyens d’être concernés,
touchés, disponibles.
Ces réflexions nous mènent à souhaiter la
naissance d’un nouvel humanisme éducatif qui cesserait
notamment de dresser des barrières entre les sciences et
les lettres. La perception artistique en serait le lien indispensable,
de par sa manière d’appréhender le monde,
de le partager, de le transformer, voyageant sans cesse et sans
cloisement entre l’expérimentation et la métaphore,
l’improvisation et la composition, à contre-courant
des cultures de passivité et de consommation qui assaillent
les enfants au quotidien.
L’éducation artistique et culturelle est un outil
de formation dont nous ne pouvons, nous n’osons, plus nous
passer dans nos écoles. Si nous laissons la capacité
de percevoir le monde artistiquement s’éteindre,
la perception scientifique suivra peu après. Nous perdrons
notre quête de sens, notre sens du merveilleux, et enfin,
notre merveilleux langage. L’éducation artistique
et culturelle est une occasion unique de créer des passerelles
physiques et intellectuelles qui nous mettent en contact avec
ce qu’il y a de plus humain en nous, à Los Angeles,
tout comme à Rillieux-la-Pape.
Jackie Planeix Tom Crocker
BLUEPALM
NOTE: ce projet de BLUEPALM comportait également une création
avec des danseurs de la Compagnie Maguy Marin ainsi que des enfants
et des membres de la commune de Rillieux-La-Pape. Cette pièce,
intitulée “Donc Je Suis”, a été
présentée le 13 juillet 2005 au Centre Chorégraphique
National de Rillieux-La-Pape.
Article extrait de Trait d’Union, #11 - Septembre 2006
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